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Film : « Les Initiés » de John Trengove

Film : « Les Initiés » de John Trengove

Synopsis : Afrique du sud, montagnes du Cap Oriental. Comme tous les ans, Xolani, ouvrier solitaire, participe avec d’autres hommes de sa communauté aux cérémonies rituelles d’initiation d’une dizaine d’adolescents. L’un d’eux, venu de Johannesburg, découvre un secret précieusement gardé… Toute l’existence de Xolani menace alors de basculer.

Note d’intention du réalisateur: Les Initiés est né de mon envie de m’attaquer aux stéréotypes trop souvent associés à la masculinité noire au cinéma, en Afrique comme ailleurs. En tant que blanc, représenter la vie d’hommes noirs marginalisés, mettre en scène un monde qui m’est étranger, ne coulait pas de source. C’était même extrêmement délicat. Il m’importait que l’histoire elle-même reflète cette problématique. J’ai donc développé le personnage de Kwanda, qui est étranger à ce monde de traditions et exprime un point de vue proche du mien sur les droits de l’homme et la liberté individuelle. Mais il fait lui aussi partie intégrante du problème. Ses idées préconçues mettent en péril des individus qui ont bien plus à perdre que lui. C’était ma façon de dire : « Je n’ai pas les réponses, et mes propres valeurs ne s’appliquent pas nécessairement à cette situation. » Un tel film ne prétend pas apporter de solutions à l’enfer que traversent des millions d’homosexuels sur le continent africain et dans le monde, mais j’espère qu’il aura le mérite de représenter cette crise pour ce qu’elle est : un gouffre profond, qui ne cesse de s’agrandir. Contre toute attente, durant l’écriture des Initiés, je me suis inspiré de Robert Mugabe. Ses déclarations, comme celles proférées par d’autres chefs d’État africains depuis le début des années 90, laissent entendre que l’homosexualité est un symptôme de la décadence occidentale qui menace la culture « traditionnelle ». Nous nous sommes donc dit, « Très bien, mettons cette idée en pratique, imaginons l’homosexualité comme une sorte de virus qui pénètre un organisme patriarcal et le met en péril, et voyons comment l’organisme répond à cette menace. »

Ukwaluka : L’Ukwaluka est un rite d’initiation traditionnel pratiqué par l’ethnie xhosa en Afrique du sud, à l’issue duquel de jeunes garçons (les initiés) deviennent des hommes. Deux fois par an, des groupes d’adolescents quittent ainsi leur communauté et rejoignent des campements isolés pour prendre part à un rituel de circoncision. Pendant plusieurs semaines, des hommes de leur communauté, les khankathas, leur prodiguent soins et conseils. Les initiés peuvent ensuite rentrer chez eux et accéder aux privilèges et aux responsabilités des hommes adultes. Cette pratique est de plus en plus critiquée pour des questions de santé et de pertinence, mais elle demeure un pilier de la culture xhosa traditionnelle, qui en fait le moment le plus déterminant dans la vie d’un homme. Alors qu’il est défendu aux hommes xhosa de parler ouvertement de leur expérience de l’Ukwaluka, Nelson Mandela a bravé l’interdit en décrivant son initiation dans son autobiographie, Un long chemin vers la liberté. Ce rituel est aussi le sujet du livre A Man Who is Not a Man, premier roman de Thando Mgqolozana, co-scénariste du film Les Initiés.

 

Les Initiés – Entretien avec le réalisateur John Trengove

Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Je trouvais intéressant de mettre en scène des groupes d’hommes qui se rassemblent et s’organisent à l’écart de la société et des codes de leur vie quotidienne. J’ai voulu montrer l’intensité des rapports affectifs et physiques qui peuvent s’y développer, et à quel point la répression de sentiments profonds peut avoir des conséquences malsaines ou violentes. Étant moi-même étranger à cette culture, il m’a semblé important d’aborder cette histoire du point de vue de personnages eux aussi marginaux, qui ont du mal à se conformer aux codes immuables de leur communauté.

Parlez-nous de l’écriture du scénario. Nous avons commencé par faire des recherches approfondies sur le sujet. Nous avons passé beaucoup de temps dans la province du Cap Oriental, là où le rituel est le plus pratiqué. Nous avons recueilli de nombreux témoignages et avons discuté avec des hommes xhosa ayant vécu l’expérience de l’Ukwaluka. Nous avons gagné leur confiance, et nous avons eu la chance que plusieurs acceptent de nous en parler librement. Des homosexuels et des hétérosexuels, de riches citadins comme des habitants de zones rurales reculées… Leurs récits ont considérablement enrichi notre scénario et suscité chez moi des sentiments ambivalents. Certaines histoires démontraient que cette coutume peut faire le lit de comportements homophobes ou machistes. Mais dans le même temps, j’ai pu observer à quel point cette expérience peut aussi métamorphoser certains jeunes. Alors que tant de garçons grandissent aujourd’hui sans figure paternelle, il y a dans ce rituel quelque chose de très profond qui montre à un jeune garçon sa place dans le monde des hommes.

Il n’est pas anodin qu’un réalisateur blanc choisisse de mettre en scène des personnages marginaux évoluant dans un monde éloigné du sien. Quelle est votre position sur la question ? J’ai essayé autant que possible de me défaire de mes propres préjugés. Il serait facile de regarder Xolani et de se dire : « Voilà un personnage gay à la sexualité refoulée, qui mériterait de se libérer du carcan social et de pouvoir s’exprimer en tant qu’individu. » J’ai évité d’offrir ce genre de solutions à mon personnage, et j’ai plutôt cherché à dépeindre son problème tel qu’il est : profond, difficile, sans réponses évidentes. Le personnage de Kwanda nous a permis d’une certaine façon d’exprimer cette position, mais lui-même fait partie du problème. Ses idées préconçues mettent en danger d’autres personnages qui ont bien plus à perdre que lui. À travers lui, j’ai pu dire : « Je n’ai pas toutes les réponses, et mes propres valeurs ne s’appliquent pas nécessairement dans ce contexte. »

Comment pensez-vous que le film sera accueilli en Afrique du Sud ? L’Ukwaluka est un rituel tabou, et le montrer à l’écran comme nous l’avons fait ne va pas de soi. Nous savions dès le départ que nous allions susciter de fortes réactions parmi les partisans de la tradition. Mais nous avons aussi reçu de nombreux encouragements de la part de la jeune génération xhosa, qui semble désireuse de briser le silence autour de l’initiation et des dangers qu’elle perpétue. Cette pratique est très vaste et se manifeste sous différents aspects, il reste beaucoup de choses à dire sur le sujet mais il ne m’appartient pas de le faire. Il faut avant tout que le débat ait lieu au sein même de la communauté. J’espère que Les Initiés contribuera à susciter ce débat. Peut-être qu’un jour, un jeune xhosa gay verra le film, se dira qu’il n’a pas du tout vécu les choses de la même manière, et que cela lui donnera envie d’écrire sa propre histoire.

Comment est née votre collaboration avec Thando Mgqolozana ? J’ai contacté Thando après avoir lu son premier roman, A Man Who Is Not a Man, qui parle de l’initiation. Notre rencontre a été décisive, car il a tout de suite compris ce que j’avais à cœur de raconter. Je pense qu’il n’avait pas particulièrement envie de travailler à nouveau sur le sujet de l’initiation, mais il était très intéressé par l’idée de montrer d’autres formes de masculinité africaine à l’écran. Thando a écrit sa propre version du scénario, en mêlant mes idées à son expérience personnelle, et en ouvrant d’autres possibilités narratives dans le cadre du rituel.

Pouvez-vous décrire votre travail sur le plateau ? Nous avons établi quelques règles afin de rester au plus près de la vérité. Tous les rôles, même ceux des figurants que l’on entend à peine parler dans le film, devaient être interprétés par des hommes dont le xhosa est la langue maternelle et qui ont eux-mêmes fait l’expérience du rituel. La seule exception à cette règle est Niza Jay Ncoyini, qui interprète le rôle de Kwanda, mais c’est somme toute assez logique, puisque son personnage met en péril la tradition. La communauté plus large des hommes xhosa et des anciens dans le film est composée d’acteurs non professionnels. Nous leur avons demandé de rejouer les différentes étapes du rituel à leur façon, et de réagir librement au scénario dès qu’ils en ressentaient le besoin. S’ils n’étaient pas d’accord avec la réaction d’un personnage, ils nous en faisaient part pendant les prises. Parfois, nous laissions la caméra tourner et les scènes se poursuivre sans interruption. Nous nous contentions alors de filmer leurs échanges totalement improvisés, qui constituaient une formidable matière pour le film. Bongile Mantsai, qui joue Vija, est un acteur de théâtre expérimenté, et il a très bien su encourager ces échanges à bâtons rompus au sein du groupe. C’était fascinant à regarder, et le processus créatif du film n’en est devenu que plus dynamique et stimulant. Nous avons tourné les scènes de groupe dans l’ordre chronologique, comme si nous filmions un véritable rituel.

Parlez-nous de Nakhane Touré, qui joue Xolani. Nakhane est chanteur. Je l’ai rencontré il y a environ deux ans, et j’ai tout de suite été conquis. J’ai commencé à écrire le rôle principal en pensant à lui, sans lui en parler. Même s’il n’avait aucune expérience d’acteur, j’étais certain qu’il aurait une présence hypnotique à l’écran. Nahhane est un artiste à part entière, audacieux et aux multiples talents. Il a tout de suite compris qu’il lui faudrait sortir de sa zone de confort pour obtenir un résultat intéressant. Il l’a fait de manière instinctive, sans opposer aucune barrière ni résistance. Il s’est dévoilé avec sincérité et a offert sa vulnérabilité à la caméra. On ne rencontre pas un acteur comme lui tous les jours. Et comme Bongile Mantsai, il parlait xhosa et avait pratiqué le rituel.

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Urucu Media, votre société de production ? Très peu de producteurs sud-africains sont prêts à prendre des risques et à investir dans des projets atypiques. Quand je me suis associé à Elias Ribeiro au sein d’Urucu Media, nous avons tout de suite décidé que c’était exactement le créneau que notre société de production devait occuper. Nous voulions créer un espace pour des films comme Les Initiés, afin d’encourager les voix originales dans le cinéma sud-africain et, avec un peu de chance, de les faire découvrir à un public international. On nous a cru fous quand nous avons commencé à développer ce projet, mais l’optimisme sans limite d’Elias et sa capacité à trouver des financements non conventionnels, en particulier par le biais de coproductions internationales, ont permis au film de voir le jour. Aujourd’hui, on voit se développer des films plus audacieux en Afrique du sud, et j’aime à penser qu’Urucu a joué un rôle significatif dans cette évolution.

 

Bande Annonce Les Initiés


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